Emilie Briand, Être mère, sans cesser d’être soi.

Emilie Briand, Être mère, sans cesser d’être soi.

Devenir mère transforme profondément une femme. Mais entre amour, charge mentale et quotidien à mille à l’heure, il arrive que l’on s’oublie un peu en chemin.

Comment retrouver sa place, écouter ses besoins et continuer à exister pleinement au-delà de la maternité ?
Nous avons échangé avec Émilie Briand, autrice du livre Être plus qu’une mère et fondatrice de Maison de Sens, autour de l’effacement maternel, des transitions de vie et de l’importance de rester connectée à soi.

Une conversation précieuse pour se rappeler que prendre soin des autres ne devrait jamais signifier s’oublier.

La maternité transforme profondément une femme, dans son corps comme dans son identité. À quel moment avez-vous compris qu’on pouvait devenir mère sans toujours réussir à rester pleinement soi ?

Je l’ai compris en le vivant moi-même : j’ai profondément désiré mes enfants, j’aime être leur mère, et pourtant, à un moment, je ne me suis plus reconnue dans la femme que j’étais devenue. Irritable, facilement agacée, j’ai identifié ces symptômes comme les témoins d’une frustration. Ce paradoxe m’a beaucoup interrogée : peut-on aimer profondément ses enfants et éprouver malgré tout la nostalgie de celle que l’on était avant leur arrivée ?

Grâce à mon métier, j’accompagne des femmes depuis des années, et j’ai entendu ce même trouble revenir sous des formes différentes : « Je ne sais plus ce que j’aime », « Je ne sais plus ce que je veux », « Je gère tout pour tout le monde mais moi, je ne sais plus très bien où je suis dans ma propre vie », « Je voudrais retrouver du plaisir dans mon rôle de mère ».

J’ai compris que devenir mère ne se résume pas à ajouter un rôle à ceux que nous occupions déjà. La maternité reconfigure l’identité tout entière. Certaines parts de nous se développent considérablement ; d’autres sont mises en veille, parfois pendant des années. Le sujet n’est pas de ne pas « rester la même » mais ce changement d’identité devient problématique lorsque le rôle de mère prend tellement de place qu’il avale l’identité de la femme, qui a besoin d’exister en dehors de ses enfants.

C’est ce que j’ai exploré dans Être plus qu’une mère : comprendre ce qui se joue dans cette reconfiguration intérieure, et faire une place à celle que l’on est devenue, dans toutes ses dimensions.

Dans votre livre, vous parlez d’« effacement maternel ». Quels sont les premiers signes qui montrent qu’une femme a commencé à trop s’éloigner de ses propres besoins ?

L’effacement maternel n’arrive pas d’un seul coup, ce n’est pas un événement brutal, ce qui le rend difficile à repérer. Il s’installe par une accumulation de petits renoncements qui, pris séparément, paraissent parfaitement anodins.

On commence par passer après les autres de façon quasiment systématique. On reporte un rendez-vous pour soi, on renonce à une activité, on décale un déjeuner avec une amie. L’enfant, puis la famille, deviennent toujours prioritaires. Au bout d’un moment, on ne sait plus très bien quoi répondre à la question : « De quoi aurais-je envie, là, maintenant ? » On achète pour tout le monde avant d’acheter pour soi. On organise les vacances en fonction des besoins de chacun sans même se demander ce qui nous ferait du bien. On s’habitue à renoncer à son rythme, à son sommeil, à son temps, à son corps, à ses projets.

La grande dépendance de l’enfant, le fait d’avoir désiré devenir mère, l’amour immense sont d’excellentes raisons pour s’investir à fond dans sa maternité. Mais attention à la banalisation des renoncements à soi. Ils vous coûteront votre joie, votre élan, votre capacité à savoir ce que vous voulez, et parfois même qui vous êtes. Ne confondons pas disponibilité et amour, sacrifice et bonne maternité. Aucun enfant n’a jamais désiré être la cause d’un sacrifice maternel.

C’est là que l’effacement commence : lorsque l’on a disparu de la liste des personnes dont on prend soin.

Nos vies sont traversées par de nombreuses transitions : maternité, changements hormonaux, évolution du corps, carrière, couple… Comment apprendre à accueillir ces transformations sans avoir le sentiment de se perdre en chemin ?

Je ne crois pas qu’il faille chercher à traverser une transformation en la minimisant. Certaines périodes de la vie nous désorientent réellement. Un corps qui change, un enfant qui naît, une séparation, un travail qui ne nous correspond plus, la périménopause, le départ des enfants : l’ancien équilibre ne fonctionne plus, alors que le suivant n’existe pas encore. Il y a forcément un entre-deux et il n’est pas confortable.

La difficulté peut s’installer lorsque cet entre-deux est vécu comme un dysfonctionnement : « Je devrais savoir », « Je devrais aller bien », « Je devrais être reconnaissante », « Je devrais savoir qui je suis ». En réalité, il s’agit plutôt de reconnaitre que la version précédente de nous-même est devenue moins ajustée à celle que nous sommes en train de devenir.  

La logothérapie m’a appris à poser d’autres questions : qu’est-ce que cette période me propose de comprendre ? Qu’attend-elle de moi ?

Peut-être de renoncer à quelque chose, de poser une limite, de regarder une vérité en face, de modifier mon rapport au travail, de réinvestir mon corps, de cesser de vivre selon des choix que j’ai faits il y a des années.

Traverser une transition, ce n’est donc pas s’agripper à celle que l’on était mais faire un tri salutaire entre ce qui ne nous correspond plus, ce que l’on veut conserver, et ce que l’on souhaite construire pour les années à venir selon nos critères de sens actuels. Pas ceux de la femme que l’on était avant.

Avec Maison de Sens, vous invitez les femmes à ralentir et à se reconnecter à elles-mêmes. Qu’est-ce que le silence, le temps et le fait de sortir du quotidien permettent de faire émerger ?

Regardez le quotidien d’une femme, d’une mère : empilement de tâches, sur-sollicitations, décisions à prendre, des horaires à tenir, des messages à traiter, des personnes qui ont besoin de nous. Nous pouvons passer des mois - parfois des années- sans avoir réellement l’occasion d’écouter ce qui se passe en nous.

Dans le temps et l’espace qu’offre la Maison de Sens, quand une femme peut enfin disposer de son temps, de son corps, de son énergie pour elle-même, des choses très simples apparaissent : leurs besoins, leurs intuitions, leur créativité, leurs idées. Et puis des vérités aussi.  

Le silence ne nous donne pas de réponses miracles, mais il offre l’opportunité d’entendre enfin les questions que le tapage du quotidien a l’habitude de recouvrir.

Chez Equilibrist, nous croyons beaucoup à l’importance de mieux se comprendre pour mieux prendre soin de soi. Quelle question devrait-on se poser plus souvent pour rester connectée à la femme que l’on est vraiment ?

Je me pose une question régulièrement : « Dans ma vie actuelle, qu’est-ce que je fais vraiment par choix, qu’est-ce que je fais par habitude, qu’est-ce que je fais pour ne pas décevoir ? »

Je sais de source sûre que nous sommes très fortes pour faire fonctionner une vie en apparence heureuse, même quand nous ne sommes plus alignées intérieurement ! Les femmes sont extrêmement résistantes.

Parce que ceux que nous aimons comptent sur nous, parce que nous sommes loyales, parce que changer semble au-delà de nos forces, et que ce changement aurait un coût difficile à mesurer de là où on se trouve. Donc la plupart du temps, nous cessons de nous demander si nos choix nous ressemblent vraiment.

Se connaître n’est pas affirmer qui l’on est une bonne fois pour toutes. Je crois à la beauté d’un devenir soi qui est un chemin, un processus, une évolution continue. Reconnaissons que nous changeons. Que nos désirs, nos besoins, nos priorités et notre définition d’une vie réussie ont le droit de changer aussi.

Ce qui avait du sens à 30 ans n’en aura peut-être plus autant à 45, et ça n’est pas forcément le signal qu’on est en crise. C’est juste le témoin d’un soi vivant, en construction, en devenir.